Daniel Pernin : LES
LENDEMAINS D’ELSA
EXTRAITS
du tome 1
(page
5) Papa passe la tête à la porte
de la cuisine, une enveloppe et un coupe-papier à la main. Il me les tend. Une
lueur maligne éclaire ses yeux bleus.
-
Ouvre-la. Elle vaut six tickets textiles.
Ce
sont six étoiles jaunes.
-
Les voici donc, nos badges de juifs. Trois pour toi, trois pour moi. Tu dois les
coudre. Les miennes, s’il te plaît, sur mon pardessus et mes deux vestes.
page
65) Le quatre août coïncide avec la commémoration de l’abomination
des privilèges.
J’avais coupé cette imbécile.
- Pas l’abomination, l’abolition. Quoiqu’il ne soit pas faux que les
privilèges aient été abominables.
- Evidemment, l’abolition. Tu vois, raisonne Colette. Tu me critiques pour
dire la même chose que moi.
(page
116) Mes yeux reviennent
sans cesse sur le visage du violoniste. Appliqué sans affectation, attentif
et immobile quand c’est son tour de se reposer. Je désire follement
qu’il surpasse les deux autres.
(page
152) Le ciel est noir.
Les vagues entremêlées se fracassent sur les rochers avant de repartir à
l’assaut. (…) Sans éclairage, Paolino cherche à retrouver l’endroit où
il a fixé le cordage qui retient le paquet de moules. Il ne parvient pas à
le saisir. J’entre dans l’eau jusqu’à mi-jambe, et je tire lentement le
cordage, les jambes écartées pour me retenir de glisser. Mais la nasse qui
enferme les moules est à peine sortie d’eau qu’un pinceau aveuglant de
lumière verte balaie la côte et se porte droit sur nous…
(page
194) Au pied du monticule,
j’entends plus haut la voix sourde de Zamboni et le chuchotement exalté de di
Pietro. Ils ont tourné leur regard vers moi, et m’invitent silencieusement à
monter à leur côté. La mer est un feu d’artifice. Des fusées éclairent
d’une lueur blanche les détails de la côte, les arbres, les vagues. Un peu
plus tard, des salves de mitraillettes, des tirs sourds de canon et leurs échos
qui ébranlent le sol. Des cris de fantômes semblent s’élever du cap Nègre.
Zamboni prend ma main droite, di Pietro serre la gauche, leurs paumes tremblent
par secousses, et cette protection fraternelle m’a émue. Je leur ai soufflé
:
-
Klaus Decker, il faudra le
protéger.
(page
244) Des femmes qui sont assises
dans la salle d’attente, certaines ont les yeux humides, d’autres se
tiennent droites comme des filles de devoir. Une d’elles explique d’une voix
forte que nos chances de revoir nos parents sont infimes. Elle baisse la voix en
levant le menton vers le bureau du secrétaire général.
- De ceux qui auront échappé aux nazis,
combien auront survécu en Russie?
- Une trotskiste, murmure Raymond.